Critique No(s) Dames au Trianon de Paris : notre avis sur le spectacle-hommage aux plus grandes héroïnes tragiques d’opéra

Le Trianon
Le 11 avril 2023

 

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20h45. Après une première partie magnifique assurée par Zaza Fournier et l’immense Juliette, cinq silhouettes vêtues de noir s’avancent enfin sur la scène : un homme et quatre femmes. Les violons du quatuor Zaïde s’accordent et la voix du contre-ténor Théophile Alexandre brise le silence. Les rôles sont inversés, No(s) Dames peut commencer, devant une salle comble.

Jamais une telle proposition n’avait été faite jusqu’alors : inverser les rôles, renverser les traditions pour libérer les héroïnes d’opéra de leurs carcans d’un autre temps en confiant la direction musicale aux femmes et en réservant les sublimes airs de divas à un homme. C’est désormais chose faite avec ce récital époustouflant imaginé comme un palpitant thriller musical revisitant quatre siècles d’opéra à la lumière des destins tragiques de ces femmes sacrifiées sur l’autel de la fatalité, de Francesco Cavalli en Italie au XVIIe siècle à Astor Piazzolla dans l’Argentine du vingtième. Une œuvre humaniste et sociétale d’une grande actualité portée par la voix grandiose de Théophile Alexandre et par la virtuosité du quatuor Zaïde.

Durant un peu plus d’une heure, le contre-ténor signe une performance scénique et vocale à couper le souffle, un coup de génie durant lequel l’artiste flirte dangereusement avec le registre des sopranos en endossant les destins brisés de dames à travers une interprétation aussi remarquable que bouleversante de fragilité. Un rôle sur-mesure pour le chanteur lyrique qui incarne avec une énergie folle et la plus grande sincérité chacun de ses personnages, faisant de lui la révélation de ce spectacle. Les femmes ne sont pas en reste, Charlotte Maclet, Leslie Boulin-Raulet, Sarah Chenaf et Juliette Salmona livrent toutes les quatre une prestation absolument magistrale, se mouvant sur la scène avec grâce et puissance comme une seule et même personne, jouant parfois sans partition les plus belles compositions du répertoire classique.

Véritable cadavre exquis opératique, mêlant les héroïnes de Mozart à celles de Verdi, Bizet, Tchaïkovski ou Bellini, le spectacle aux arrangements ciselés nous plonge dans les méandres des plus grands drames des siècles passés, faisant surgir sur grand écran les fantômes de vingt-trois icônes martyrisées, soulignant les récurrences tragiques de ces figures de madones, de putains ou de sorcières, magnifiées dans la souffrance et condamnées à une mort certaine. Sur scène, les tableaux s’enchaînent dans un magnifique jeu d’ombres et de lumières. Théophile Alexandre se joue des attributs féminins grâce à un reliquaire d’accessoires de divas chargés de symboles : un gant rouge sang, des talons aiguilles, des corsets lacérant la chair…

Le fil conducteur de cette passionnante fable musicale, empreint d’une sororité tristement macabre, reste le sort réservé à la gent féminine dans les œuvres masculines. En renversant les places traditionnellement dévolues aux femmes et en déconstruisant les archétypes féminins à l’opéra, No(s) Dames signe un puissant manifeste lyrique et universel, loin des stéréotypes, décorsetant avec passion les malédictions de genre. Le spectacle nous propose ici une relecture bienvenue de ces destins brisés, de l’envoûtante bohémienne Carmen, poignardée chez Bizet, d'Eurydice, perdue à jamais en Enfer chez Gluck, de Norma, brûlée vive chez Bellini, ou de Violetta, agonisant de la tuberculose dans la célébrissime Traviata de Verdi. Une œuvre somptueuse, tragique et sublime à la fois, faisant la part belle à nos troublantes héroïnes pour qu’un jour, peut-être, Drame ne rime plus jamais avec Dame…

Aux saluts, standing ovation pour No(s) Dames, et la ministre de l’égalité Isabelle Rome monte sur scène pour embrasser Théophile Alexandre. Bouleversée, elle remercie les artistes de leur engagement contre les violences faites aux femmes, y compris dans les œuvres de fiction, pour porter l’espoir qu’à l’avenir l’on ne dise plus « si je t’aime, prends garde à toi », mais « si je t’aime, n’ai pas peur… ». Bouleversant.

 


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